International, Politique et Social

Roumanie. Qu’en est-il vraiment?

Le VP Vance prenait l’exemple de la Roumanie pour attaquer les « vieilles démocraties européennes » qui ne respectaient plus la liberté d’expression, la Liberté… Les défenseurs zélés de Marine Le Pen reprennent, aujourd’hui, en choeur cet argument qui circule dans l’ensemble des courants post-fascistes (Meloni, Orban, Vicic…). ML

Nous reprenons ici un article de Vasile Ernu qui vient d’être republié dans « Presse-toi à gauche ».

Le candidat d’extrême droite a été écarté avec la double décision de la Cour constitutionnelle et de la Commission électorale. Mais dans le quotidien “Libertatea”, l’écrivain Vasile Ernu craint que le pays ne soit proche de l’implosion : la population est déjà radicalisée et polarisée.

Tiré de Courrier international. Dessin d’Ajubel paru dans El Mundo, Madrid.

Mais pourquoi les Roumains sont-ils toujours mécontents ? Espérons que nous ne perdrons pas la tête d’ici à la présidentielle de mai 2025. La confiance dans les institutions de l’État est à un minimum historique, tout ce qui émane des autorités est remis en question. La plupart des décisions et le cirque des mandats d’arrêt paraissent également douteux et parfois ridicules. Or les décisions importantes à ce niveau devraient être expliquées de telle manière que même les commères du marché puissent les comprendre. Sous peine d’obtenir la réaction inverse à celle souhaitée.

La presse et les ONG suscitent tout autant la méfiance. Même les institutions européennes n’ont plus le soutien sans faille de la population. Pourquoi ? Les dernières décisions politiques ont détruit le peu de confiance qui restait. Ce n’est pas Calin Georgescu, le problème, mais les causes qui ont engendré le “phénomène Georgescu”. Est-ce que ce ne sont pas les décisions des grands partis et des institutions de l’État qui ont fait grimper ses chiffres de 10 % à 40 % lors de l’élection annulée de 2024 ?*

Pourquoi les gens votent comme ils votent ? L’électorat n’a pas le cerveau si “lavé” qu’on le croit, il a le droit de voter comme bon lui semble.

En fait, de quoi est composé l’électorat du “phénomène Georgescu” ? Et surtout, quelles sont les causes qui lui ont donné naissance ? Parce qu’il est beaucoup plus diversifié qu’il n’y paraît à première vue : il rassemble des gens abandonnés, des gens non représentés et des gens en colère à cause de toutes sortes de raisons. Certaines causes ont des racines très profondes. Et ces griefs ne peuvent pas être apaisés par des sermons intellectuels et journalistiques moralistes et abstraits.

Vaste électorat endormi mal représenté

Aux yeux de la grande majorité de la population, l’élite de la presse, les ONG, les intellectuels font partie du pouvoir, même s’ils veulent son bien. Il y a certes beaucoup de propagande nocive, mais ce n’est pas elle qui est à la base de la réaction populaire. Par conséquent, la mise à l’écart de Georgescu ne résout pas le problème : elle ne fait que le reporter tout en l’exacerbant. Nous sommes entrés dans une ère de politique revancharde – et cela n’est pas de bon augure. Or nous parlons là de près de la moitié de l’électorat de ce pays – je crains même que ce ne soit encore plus. Quelles sont les raisons fondamentales de sa colère ?

Si je devais énumérer les principales causes, elles seraient les suivantes : une trop grande partie de la population s’estime perdante. Cette impression d’abandon politique, social et économique remonte aux années 1990. Et, au fil du temps, ce sentiment s’est amplifié. D’où un désir de vengeance contre ceux que cette portion de l’électorat considère comme les responsables et les coupables : l’élite politique officielle. Il existe aussi un vaste électorat endormi qui se sent lui aussi mal représenté. Après être resté passif pendant des années, en partant du principe que personne ne se souciait de ses aspirations, il votera pour le premier candidat excentrique qui fera mine de s’intéresser à lui.

Un prix trop élevé

Plus généralement, un public assez large, affecté sur le plan social et économique, attribue la grande injustice des inégalités sociales à l’establishment politique. Les causes économiques jouent un rôle essentiel dans cette affaire. À cela s’ajoute un public instruit, qui dispose de moyens financiers relatifs, mais qui est indigné : il a le sentiment d’avoir trop longtemps payé un prix trop élevé pour ce qu’il a obtenu en retour. Et lui aussi tient à avoir sa revanche. Enfin, il y a un jeune public très insatisfait. La plupart de ces facteurs sont liés à des causes économiques : la misère, la mauvaise répartition des richesses, les inégalités, trop de gens qui ont trop peu.

Pour être dignes, les gens ont besoin d’une position sociale, économique et politique minimale : ils veulent être respectés. Un tant soit peu. Et attention, à tout cela viennent encore s’ajouter la crise pandémique et la guerre en Ukraine. Les gens n’ont pas oublié la période du Covid, au cours de laquelle le pouvoir, la presse, les ONG et les élites ont montré un visage plutôt sans merci – que les gens ont vu comme une force autoritaire, injuste et abusive.

Quant à la guerre, elle est perçue avec une grande crainte, et la tendance est d’adhérer au “parti de la paix” et non à celui de l’armement. Cela peut se vérifier par les chiffres des sondages. On retrouve la même tendance dans toute l’Europe. Et, ultime facteur, les États-Unis, avec leur nouvelle politique, laquelle est très proche de ce tournant conservateur. Tout cela ne peut que laisser des traces. Mais alors, que faire ? Je dirais qu’il faut commencer par nous attaquer aux causes.

L’extrême droite toujours favorite (Courrier international)

Le Bureau électoral central (BEC) de Bucarest a rejeté le 9 mars la candidature à la présidentielle de mai prochain du candidat souverainiste Calin Georgescu. Arrivé en tête du premier tour de l’élection de novembre, finalement annulée, Georgescu, maintenu en résidence surveillée, fait l’objet d’une enquête du parquet pour avoir créé une organisation aux “caractéristiques fascistes, racistes ou xénophobes”. Il serait également soupçonné d’une tentative d’“incitation à des actions contre l’ordre constitutionnel”. Plusieurs dizaines de personnes et associations proches de Georgescu sont aussi sous le coup d’une enquête.

Malgré l’exclusion du candidat, accusé de sympathies prorusses, l’extrême droite a toujours le vent en poupe. Selon un sondage effectué le 22 mars, cité par Romania libera, parmi les onze candidats validés, George Simion, le dirigeant de l’Alliance pour l’unité des Roumains (AUR), un autre parti d’extrême droite, est donné comme favori, devant Crin Antonescu, le candidat de la coalition centriste au pouvoir. Simion, qui soutenait la candidature de Georgescu fin 2024, a d’ailleurs qualifié la décision du BEC de “nouvel épisode du coup d’État de décembre 2024”, en référence à l’annulation de la présidentielle, relaie Romania libera.

* Selon le site d’enquête Snoop en janvier, l’Agence nationale de l’administration fiscale a découvert que les libéraux au pouvoir avaient financé une campagne de promotion massive de Georgescu sur TikTok, dans le but de contrer l’Alliance pour l’unité des Roumains (AUR), un autre parti d’extrême droite.

L’auteur Vasile Ernu

Écrivain, analyste politique et éditeur roumain, Vasile Ernu est né en 1971 dans ce qui était alors la République socialiste soviétique d’Ukraine. Il a vécu à Odessa puis à Chisinau, aujourd’hui la capitale de la Moldavie, avant de s’installer à Bucarest en 1990. Son premier livre, Nascut in URSS (“Né en URSS”), une œuvre autobiographique dans laquelle il raconte ses expériences en Union soviétique, a été traduit en plusieurs langues, mais reste inédit en français.